Sud-Ouest Gironde - 11/04/06
THÉÂTRE ~ Après Jacques Villeret, Thierry Rémi excelle dans « la Contrebasse» de Süskind, mis en scène par Stéphane Alvarez, à Bordeaux. Sans fausse note
Contrebasse et contre tout
: Joël Raffier
"La Contrebasse" de Patrick Süskind avait tout pour plaire à Stéphane Alvarez et Thierry Rémi. Le premier, mélomane averti, metteur en scène de plusieurs spectacles musicaux sur la scène de ce Pont Tournant qu'il porte à bout de bras depuis plusieurs années, s'est mis en tête de faire aussi bien que Philippe Ferran, metteur en scène de Jacques Villeret dès 1992. Le second, comédien survolté, remarqué en "Père Ubu" dans ce même théâtre de Bacalan, « est » le contrebassiste. Un vantard, un cuistre, un malheureux.
L'affaire a été prise au sérieux. « Je voulais à tout prix que Thierry ait une certaine aisance avec l'instrument, que cela soit crédible pour les musiciens qui viendront voir la pièce. Jean-Pierre Marielle est un grand comédien, mais lorsqu'on le voit faire semblant de jouer de la viole de gambe dans Tous les matins du monde c'est pas vraiment ça... ", assume Stéphane Alvarez. Thierry Rémi s'est donc fait prêter une contrebasse par Gilles Braem, maître luthier bordelais, et a pris des leçons avec un contrebassiste, Philippe Martin. On ne plaisante pas avec la musique au Pont-Tournant. « La pièce est très crédible du point de vue d'un orchestre, Süskind sait vraiment de quoi il parle, assure le metteur en scène, il fallait être un minimum à la hauteur. »
Un cyclothymique dans la fosse. Le résultat est vraiment intéressant. Avec la hargne un peu folle d'un Daniel Prévost, Thierry Rémi donne une dimension inquiétante au personnage. Au début du spectacle, c'est très gentil, doux, on se dit que le type en fait des tonnes avec son instrument, mais rien de grave. La vanité d'un artiste... On pense à ces musiciens de Sempé écrasés par des décors trop hauts pour eux. En peignoir et caleçon, affalé sur un sofa, il écoute la 2e Symphonie de Brahms. Une énorme housse de contrebasse est calée au fond. Et puis, sensiblement, cela dégénère, le musicien s'habille pour aller à un concert. Plus il s'habille, plus son psychisme apparaît dans sa nudité, sa pauvreté, sa folie. Thierry Rémi assume les crescendos et les reflux du texte, un vrai caméléon. «J'avais peur, reconnaît-il. En lisant, j'ai trouvé qu'il y avait quelques creux. » « Sans Thierry, je n'aurais jamais monté la pièce », précise de son côté le metteur en scène.
« C'est comme ça ». La difficulté avec ce genre de monologue, c'est d'éviter le one-man-show. Thierry Rémi frôle ce piège mais n'y tombe pas. Là est le tour de force du spectacle et de l'interprétation. Un équilibre baroque mais un équilibre quand même. On a l'impression d'un bonhomme qui délire devant un miroir, mais cela reste du théâtre. Et c'est très drôle. Malheureux comme une pierre, ce contrebassiste est amoureux !: d'une soprano, Sara, qui ne le remarque jamais: « Une belle voix est intelligente même si la femme qui chante est idiote. La jalousie est partout dans son discours. Son statut de fonctionnaire à vie l'exaspère, la housse devient un cercueil, la contrebasse un objet sexuel de ressentiment... C'est grave docteur. Les musiciens peuvent-ils atteindre un tel degré de désarroi ? Stéphane Alvarez, qui connaît bien le milieu, l'assure...

Thierry Rémi, le comédien reprend, au théâtre du Pont-Tournant, le rôle créé par Jacques Villeret
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